Pourquoi faut-il faire un deuil même quand ses parents sont encore en vie ?

Certaines personnes, même après les obsèques, poursuivent intérieurement un dialogue avec le défunt. Elles se justifient auprès de lui : « Papa, ce jour-là, tu sais, je… » Et chaque fois qu’elles veulent faire quelque chose, elles lui demandent la permission : « Est-ce que je peux faire ça ? » D’autres ont encore leurs parents, mais sont sans cesse blessées de la même façon, parce qu’elles espèrent : « Un jour, ils finiront bien par me comprendre. » Dans les deux cas, il se peut qu’au fond d’elles-mêmes, ces personnes n’aient pas accepté que la relation qu’elles espéraient ne soit plus possible dans la réalité.

Que faut-il accepter pour faire un deuil ?

Faire un deuil, ce n’est pas seulement pleurer beaucoup. C’est accepter ceci : la personne disparue ne reviendra pas, l’amour, les excuses ou la reconnaissance qu’on attendait ne viendront jamais, et l’avenir qu’on espérait ne se réalisera pas. C’est aussi détourner de la personne disparue et du passé les pensées et les sentiments qu’on leur consacrait, pour les tourner vers sa vie d’aujourd’hui.

Vous ressemblez de plus en plus à la personne disparue : quand cela commence-t-il à vous faire du mal ?

Prendre peu à peu la façon de parler et les habitudes de la personne disparue peut faire naturellement partie du deuil. Se confondre ainsi avec elle, ne plus faire qu’un avec elle au point de ressentir et de vivre comme elle : c’est ce qu’on appelle l’identification.

Mais si l’on reste ainsi confondu avec la personne disparue sans accepter qu’elle ne soit plus là, un problème apparaît, car l’esprit cherche alors à la suivre dans l’état où elle se trouve. Puisqu’elle est morte, on peut aller jusqu’à vouloir mourir, soi aussi. C’est pourquoi la dépression s’installe chez quelqu’un qui n’a pas pu faire son deuil ; dans les cas graves, il arrive même que cette personne tente de se suicider.

Refuser, par culpabilité, d’être plus heureux que le défunt, ou négliger sa santé, peut aussi venir de ce désir de suivre la personne disparue. Dans ce cas, la manière de se souvenir de l’amour qu’on lui portait s’est changée en destruction de soi.

Bien sûr, la dépression et le risque de suicide ne viennent pas toujours d’un deuil qu’on n’a pas pu faire. Si vous vous sentez très déprimé, si l’envie de mourir vous vient, ou si vous n’arrivez plus à manger, à dormir ni à travailler comme avant, demandez tout de suite l’aide d’un professionnel. Dans ce cas, votre sécurité passe avant la recherche de ce qui, au fond de vous, en est la cause.

Faire le deuil de parents encore vivants, est-ce les abandonner ?

Ce qu’il faut laisser partir, ce ne sont pas vos parents réels, mais cette attente : « Un jour, ils deviendront les parents que j’espérais. » Si, alors que vos parents sont désormais âgés, vous leur réclamez toujours la protection et la reconnaissance que vous n’avez pas reçues enfant, vous revivez la même déception chaque fois que vous les voyez.

Reconnaître les limites de vos parents ne vous oblige pas à leur pardonner leurs torts. Il vous faudra peut-être espacer les contacts ou prendre vos distances. Prendre vos distances, ce n’est pas non plus abandonner vos parents : c’est mettre une limite à leurs comportements nuisibles. Faire ce deuil, ce n’est pas idéaliser vos parents ; c’est voir précisément ce qu’ils peuvent réellement vous donner et ce qu’ils ne peuvent pas vous donner.

Que voit-on quand on renonce à l’image de parents idéaux ?

Nous portons tous en nous une image de nos parents, dessinée à partir de nos souhaits : « Si seulement maman était comme ça, si seulement papa était comme ça. » Dans cette image, les parents peuvent rester « ceux qui me comprendront si je leur explique assez bien », « ceux qui finiront un jour par s’excuser ». Vos parents réels ont beau continuer de nier leurs torts et de vous faire des reproches, si vous restez accroché à cette image, vous espérerez de nouveau la même chose la prochaine fois que vous les verrez. Tant que vous gardez cette image au lieu de vous en défaire, le deuil ne commence pas, et vous vous blessez vous-même, encore et encore, par les attentes que vous placez en eux.

À l’inverse, quand vous renoncez à cette image, ce sont vos parents réels que vous voyez. Vous voyez leurs petites qualités telles qu’elles sont, et leurs comportements nuisibles tels qu’ils sont, ce qui vous permet de poser des limites plus nettes. Renoncer à cette image ne veut pas dire couper les ponts. C’est même en y renonçant que vous rencontrez vos vrais parents et que vous pouvez entretenir avec eux une relation à la mesure de ce qui est réellement possible.

Comment le dialogue intérieur change-t-il quand le deuil avance ?

Avoir fait son deuil ne veut pas dire avoir oublié le défunt, ni ne plus rien ressentir pour ses parents. Ce qui change, c’est que le dialogue intérieur ne décide plus à votre place de ce que vous avez à faire aujourd’hui. Vous n’avez plus besoin de demander la permission au défunt chaque fois que vous faites quelque chose ; et même quand il vous revient à l’esprit et que vous êtes triste, cette tristesse ne vous oblige plus à renoncer à vos repas, à votre sommeil, à vos relations ni à votre travail. C’est le signe que vous êtes en train de revenir à votre vie d’aujourd’hui.

Reconnaître que l’amour vous a manqué fait très mal. Mais c’est seulement en le reconnaissant que vous cessez de passer à côté de vos relations d’aujourd’hui à force d’attendre quelqu’un qui ne viendra jamais, qu’il s’agisse d’une personne qui a quitté ce monde ou des parents que vous espériez. Ce que vous laissez partir, ce n’est pas votre amour pour la personne disparue ou pour vos parents ; c’est l’espoir que, même maintenant, le passé puisse changer et que vous receviez enfin l’amour que vous n’avez pas reçu.


Écrit par Kim Hyung-keun — directeur de l’Institut de psychologie des addictions de Séoul · directeur de l’Institut de formation en psychanalyse contemporaine · psychothérapeute et superviseur dans l’approche des relations d’objet, 26 ans de pratique et d’enseignement. Questions des lecteurs

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